L'hiver 1890-1891
L'hiver 1890-1891
L’hiver 1890-1891 fut un des plus froids du siècle. Selon
l’astronome et vulgarisateur scientifique Camille Flammarion,
il dépasse ceux de 1822-1823, 1860-1861, 1870-1871, 1879-1880.
Le 28 novembre 1890 la température est descendue à—15°,
puis remonte légèrement, pendant que la Seine ne cesse
de charrier des glaçons.
« L’arrêt du fleuve, écrit Camille Flammarion
dans l’Illustration du 17 janvier, n’a pas manqué
d’un certain pittoresque. Le 11, vers 22 h 30, la soudure des
glaçons a commencé au pont de Sèvres, dont les
arches, relativement étroites, n’ont pu laisser passer
les banquises, et ont ainsi arrêté le mouvement de descente.
Il a suffi d’une heure pour que l’arrêt, se répercutant
en amont, fut complet depuis le pont d’Auteuil jusqu’au
pont National.
Le 12 au matin, le fleuve était donc immobilisé et,
toute la journée, les curieux ont afflué sur les rives
pour contempler ce spectacle que les Parisiens n’avaient pas
vu depuis onze ans ; l’agrégation des glaces présentait
au milieu du courant, notamment en amont du pont d’Austerlitz
et du pont Sully, quelques solutions de continuité ; il y avait
sur ces points des sortes de lacs dont les eaux claires ne portaient
aucun glaçon.
Le petit bras de la Seine sur la rive droite, depuis la pont Sully
jusqu’au pont Louis-Philippe, et dans lequel sont garés
un nombre considérable de bateaux, était libre de glace
grâce aux barrages supplémentaires reçus par l’estacade
de l’île Saint-Louis. Il en était de même
dans le petit bras de la rive gauche, depuis le pont de l’Archevêché
jusqu’à l’écluse de la Monnaie. Là,
un puissant remorqueur, ayant monté et redescendu le courant
depuis les premières heures de la matinée, avait suffisamment
divisé les glaces ensuite entraînées au-delà
du bassin de la Monnaie par un jeu d’écluse. On n’a
encore pu traverser nulle part le fleuve à pied sec. »
Après un très léger radoucissement le froid redevient
plus vif que jamais.
Le 19 janvier, la Seine est entièrement prise, mais aussi l’Yonne,
l’Aube, la Marne, la Rance, la Saône, le Rhône,
la Charente, la Loire, la Dordogne et la Garonne. Le port de Toulon
où il fait –8 ° le 19 janvier est bloqué :
aucun navire n’entre ni ne sort de l’Arsenal; l’étang
de Berre est gelé, de même que le canal de la Durance,
qui alimente Marseille en eau potable ; il fait—11 ° le
18 à Perpignan, et—12 ° à Sète, enfin
le port de La Rochelle est impraticable, ce que les Rochelais n’avaient
pas vu depuis soixante ans.
Les Parisiens se risquent sur la glace et, raconte un chroniqueur
de l’Illustration le 24 janvier : « A Bercy, d’un
bord à l’autre, c’est un perpétuel va-et-vient
: les gamins, comme toujours en nombre s’aventurent les premiers,
craintifs d’abord—pensez donc, si la glace allait craquer
! - puis plus hardis, et leur exemple entraîne les autres ;
»
Un café est même installe sur la glace, il débite
du vin chaud aux Parisiens, tout surpris de pouvoir consommer sur
la Seine. En revanche, les plus malheureux sont les tondeurs de chiens,
installés depuis un temps immémorial sur les berges,
qui ne peuvent plus exercer leur activité. Le froid exerce
des ravages parmi les clochards. Dès le 20 janvier; rien qu’à
Paris, on compte 40 morts de froid. Le palais des Arts Libéraux,
gigantesque construction métallique montée sur le Champ-de-Mars
à l’occasion de l’Exposition de l’année
précédente, doit être ouvert et chauffé
: on y recueille les miséreux ; enfin, des braseros sont installés
dans les rues, et alimentés par les sapeurs-pompiers. Le 25
janvier , brutalement, le froid commence à reculer.
Et, dans l’Est de la France, on remarque la disparition des
loups.
(source Jean Watelet - historama 1989)