QUELQUES GRANDS HIVERS
Quand nos ancêtres grelottaient...
1407-1408.
En Angleterre, en Allemagne et en France, cet hiver fut un des plus
rudes du Moyen Age, et il occasionna la destruction d'un nombre considérable
d'arbres fruitiers et de vignes. Il se prolongea du 10 novembre au
31 janvier et du 15 février au 10 avril.
On lit dans les Registres du Parlement :
"La St Martin dernière passée, il y eût une
telle froidure que nul ne pouvait besogner. Le greffier même,
bien qu'il eût près de lui du feu en une pellette pour
empêcher l'encre de son cornet de geler, voyait l'encre se geler
en sa plume de trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne
pouvait."
Par ailleurs Félibien écrit : "tous les annalistes
de ce temps là ont pris soin de remarquer que cet hiver fut
le plus cruel qui eut été depuis plus de 500 ans. Il
fut si long qu'il dura depuis la St Martin jusqu'à la fin de
janvier et si âpre que les racines des vignes et des arbres
fruitiers gelèrent. Toutes les rivières étaient
gelées et les voitures passaient sur celle de Seine à
Paris. On y souffrait une grande nécessité de bois et
de pain, tous les moulins de la rivière étant arrêtés
et l'on serait mort de faim dans la ville sans quelques farines qui
y furent apportées des pays voisins."
A Paris, durant 66 jours les gelées atteignirent une intensité
exceptionnelle:
"Le dimanche après l'Epiphanie les gens allèrent
ribber et chouller en traversant la Seine d'un côté à
l'autre."
1419-1420.
Hiver rude en France avec beaucoup de neige. Les loups pénétraient
jusque dans les faubourgs de la capitale, qui se trouvait alors aux
mains des Anglais.
1434-1435.
Hiver très long, appelé en Angleterre la grande gelée
car il s'y prolongea du 24 novembre au 10 février : "Dans
le Nord, il neigea près de 40 jours consécutifs, la
nuit comme le jour". De nombreux lacs et fleuves furent gelés.
Les plus lourdes voitures traversèrent la Seine à Paris
et la Moselle à Metz. "L'eau qui écoulait des linges
mouillés placés devant le feu pour sécher gelait
en tombant."
1442-1443.
C'est surtout dans le Midi que cet hiver fut remarquable. "Les
rivières du pays de Gascogne, du Languedoc et du Quercy gelèrent
si fort que nul ne pouvait y aller ni à pied ni à cheval
par suite des neiges qui étaient chutes sur la terre."
Les chroniques de l'époque relatent qu'en cette année
1442 " la reine de France,Marie d'Anjou, épouse du roi
Charles VII, étant en la ville de Carcassonne, y fut assiégée
par les neiges hautes de plus de 6 pieds par les rues et fallut qu'elle
s'y tint l'espace de trois mois,jusqu'à ce que M. le Dauphin,
son fils, vint la quérir et la conduisit à Montauban
où était le roi son père." De son côté,
en effet, Charles VII avait été contraint à passer
l'hiver à Montauban, depuis Noël 1442 jusqu'à la
fin de février 1443, sans pouvoir, en raison des rigueurs de
la saison, sortir de la ville.
1480-1481.
L'hiver fut très froid et très long, car il se prolongea
pendant plus de 6 mois. La Seine, l'Oise, la Marne et l'Yonne furent
gelées. En Bretagne, des gelées d'une exceptionnelle
intensité se produisirent de Noël 1480 à la fin
de février 1481. Les vignes périrent en grand nombre
dans l'Est : dans certaines contrées, "on coupait le vin
avec la hache et la cognée et on le vendait au poids".
1507-1508.
Hiver rigoureux dans le Midi. Le jour de l'Epiphanie, il tomba à
Marseille près d'un mètre de neige (3 pieds).
1543-1544.
"L'hiver fut si rigoureux en Bretagne que la plupart des plantes
gelèrent jusqu'à la racine." Dans le Nord du pays,
le froid fut si vif en décembre et au début de janvier
qu'il fallait couper le vin dans les muids à coup de hache
et le vendre au poids.
1552-1553.
L'hiver fut dur dans le Nord et l'Est. Lors du siège de Metz
par Charles Quint, on fut obligé de couper les jambes à
de nombreux soldats transis par le froid.
1564-1565.
A Paris, les grands froids durèrent de la fin de décembre
1564 jusqu'au 20 mars 1565. Sur la Somme gelée, "on établit
des loges où il se vendait des vivres comme en plein marché".
En Provence, les oliviers périrent en grand nombre et, à
Arles, le Rhône fut pris dans toute sa largeur. Partout la neige
tomba en abondance, en particulier dans l'Aude où les chutes
se prolongèrent pendant plus de 8 jours et dans la Vendée
où par places son épaisseur atteignit 6 pieds
.
1568-1569.
En décembre 1568, toutes les rivières de France furent
prises par les glaces. Le froid reprit ensuite en février mars
et avril. En Vendée,les rigueurs de cet hiver s'y firent sentir
"de Noël 1568 à la St Vincent 1569". Devant
Bordeaux "la mer gela et la glace y était de la hauteur
d'un homme". En Provence, de nombreux figuiers et oliviers furent
tués par ces gelées. Le 19 décembre, les rigueurs
de l'hiver obligèrent le duc d'Anjou à abandonner le
siège de Loudun.
1570-1571.
L'hiver fut si rude de la fin de novembre 1570 à la fin de
février 1571 que, pendant ces trois mois, les rivières
restèrent suffisamment gelées pour supporter tous les
charrois : le 10 mars, la Meuse et le Rhin étaient encore pris.
Un grand nombre d'arbres fruitiers furent détruits par ces
froids, même dans le Languedoc.
1594-1595.
Hiver rigoureux du début décembre jusqu'à la
mi-janvier. Le froid reprit le 13 avril avec une intensité
aussi grande qu'en décembre, ce qui occasionna à Paris
beaucoup de morts subites, principalement chez les femmes et les petits
enfants : à cette même date, de nombreuses hirondelles
tombèrent mortes de froid. Toutes les rivières de l'Europe
occidentale et centrale, de même que les lagunes de Venise,
furent prises fortement.
1607-1608.
Appelé longtemps le grand hiver, car de la mi-décembre
1607 jusqu'à la mi-mars 1608 les rigueurs d'un froid intense
se firent sentir sur toute l'Europe septentrionale et occidentale.
Le Rhin fut pris depuis son embouchure jusqu'en amont de Cologne.
"Devant Anvers, l'Escaut gela si fort que l'on y bâtit
dessus plusieurs tentes et pavillons où s'y vendaient toutes
sortes de victuailles : les habitants d'Anvers y menaient banqueter
leur femme et leurs enfants." Le 10 janvier, le vin gela dans
le calice à l'église Saint-André-des-Arts de
Paris, et, écrit l'Estoile, "il fallut chercher un réchaud
pour le fondre". En Champagne, "le vin gelait sur les tables,
quelles que proches du feu qu'elles fussent". Dans l'Est, de
nombreux voyageurs périrent dans les neiges.
1615-1616.
En cet hiver, le roi Louis XIII revenait de Bordeaux où son
mariage avait été célébré et se
rendait à Paris avec sa nouvelle épouse. L'intensité
du froid fut telle que, dans le régiment des Gardes composé
de 3000 hommes formant l'escorte royale, plus de 1000 périrent
au cours du voyage : aussi la Cour dut-elle s'arrêter à
Tours, car, dit le Mercure Français, "le froid fit mourir
tant de valets et serviteurs des princes et seigneurs qu'ils furent
contraints, étant à Tours, de faire maison neuve".
Des historiens rapportent qu'en certains lieux de la Sarthe, l'épaisseur
de la couche de neige atteignait la hauteur d'un homme. A Paris, la
Seine fut gelée du 1er au 30 janvier, et, lors de la débâcle,
un côté du Pont Saint-Michel se trouva renversé.
1620-1621.
Hiver très long, avec gelées particulièrement
rudes de la fin de janvier à la fin de février. En ce
dernier mois, la mer fut prise par les glaces à Dunkerque.
Le port de Calais fut gelé, de même que l'Escaut. Les
froids furent également très vifs en Provence, et les
glaces des lagunes de l'Adriatique emprisonnèrent la flotte
vénitienne
1657-1658.
Les rigueurs de cet hiver se firent sentir dans toute l'Europe. A
Paris, le mois de janvier et le début de février 1658
furent extrêmement froids et la Seine fut gelée du 1er
au 21 février. Dans le Massif Central, "il y eu si grand
froids que de mémoire d'homme on ne vit tant de glace dans
le Lot". C’est au cours de cet hiver que Charles X, roi
de Suède, fit traverser le Petit Belt sur la glace par toute
son armée, y compris la cavalerie, l'artillerie, les caissons...
1659-1660.
Il y eut deux séries de très fortes gelées, la
première de Noël à la mi-janvier et la seconde
en février. "Cette froidure surpassa, non seulement celle
du grand hiver 1607-1608, mais aussi l'industrie et l'expérience
des plus grands éventeurs, puisqu'elle purifia le butin et
les maisons des pestiférés de la ville incomparablement
mieux qu'ils ne l'avaient fait avec leurs feux et leurs parfums."
Le Rhône fut gelé
.
1676-1677.
A Paris, la Seine resta gelée du 9 décembre au 13 janvier,
soit 35 jours consécutifs. Pendant 3 semaines de ces deux mêmes
mois, on traversait, en Belgique, la Meuse sur la glace.
1683-1684.
Des froids rigoureux se firent sentir, surtout au mois de janvier
1684. Le long des côtes de l'Angleterre, de Hollande et de France,
la mer fut gelée sur une étendue de plusieurs milles
au point que, pendant plusieurs semaines, aucun bateau ne put sortir
des ports ou y rentrer : sur la Tamise même, qui resta gelée
du 23 décembre au 7 février, on installa une foire qui
put subsister pendant une quinzaine. D'après les écrivains
du temps,le tiers des campagnes voisines de Tours mourut de faim au
cours de cet hiver.
Dans le Midi, il tomba des quantités de neige extraordinaires.
1708-1709.
"Le lundi 7 janvier 1709, lit-on dans une chronique de l'époque,
commença une gelée qui fut ce jour-là la plus
rude et la plus difficile à souffrir : elle dura jusqu'au 3
ou 4 février. Pendant ce temps là,il vint de la neige
d'environ un demi-pied de haut : cette neige était fort fine
et se fondait difficilement. Quelques jours après qu'elle fût
tombée, il fit un vent fort froid d'entre bise et galerne (c'est-à-dire
d'entre N et NW) qui la ramassa sur les lieux bas, ils découvrirent
les blés qui gelèrent presque tous". Les céréales
manquèrent, en effet, dans la plus grande partie de la France,
et il n'y eut guère qu'en Normandie, dans le Perche et sur
les côtes de Bretagne qu'on pût juste récolter
la quantité de grain nécessaire pour assurer les semences
; aussi dans la région parisienne le prix du pain atteignit-il,
en juin 1709, 35 sous les neuf livres au lieu de 7 sous, prix ordinaire.
De nombreux arbres furent gelés jusqu'à l'aubier, et
la vigne disparut de plusieurs régions de la France. Du 10
au 21 janvier, la température sous abri se maintint à
Paris aux environs de -20°, avec des minima absolus de -23.1°
les 13 et 14 janvier ; le 11, le thermomètre s'abaissa jusqu'à
-16.1° à Montpellier et -17.5° à Marseille.
L'hiver de 1709 fit ressentir ses effet sur une grande partie de l'Europe.
L'Ebre, la Garonne, le Rhône et la Meuse gelés, mais
la Seine resta libre ; au début d'avril, la Baltique était
encore couverte de glaces. Aux dires de Réaumur et de Lavoisier,
on n'avait jamais encore observé en France de froids aussi
rigoureux que ceux de 1709.
1715-1716.
Hiver froid et très neigeux du 20 décembre au 31 janvier.
A Paris, -20° le 22 janvier. En Savoie la neige avait 20 pieds
d'épaisseur : il en était de même en Alsace.
1728-1729.
Hiver long et rude, en particulier du 24 décembre au 22 janvier
et du début mars à la mi-avril. En Poitou, l'encre gelait
dans les plumes, même dans les pièces chauffées.
En Provence, les oliviers périrent. A Paris, le thermomètre
s'abaissa jusqu'à -15°. Le mois d'avril fut marqué
par de fortes chutes de neige.
1739-1740.
"Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à
1709,écrivait Réaumur dans les Mémoires de l'Académie
des Sciences ; celui de l'année du long hiver est dû
à aussi bon titre à 1740."
En France la saison froide dura du mois d'octobre 1739 jusqu'à
mars 1740 ; à Paris on compta pendant ce temps 75 jours de
gelées dont 22 consécutifs. Les gelées de 1740
furent moins rigoureuses que celles de 1709, mais la neige tomba en
beaucoup plus grande abondance en janvier et février. Grâce
à cette dernière circonstance, les blés se trouvèrent
protégés et au début de juin ils présentaient
une magnifique apparence. Malheureusement la récolte fut compromise
par les froids pluvieux de l'été 1740, qui présenta
une température si basse qu'on put écrire que dans la
région parisienne "il avait gelé en 1740 pendant
tous les mois de l'année".
1775-1776.
Très rude dans le Nord, cette saison ne présenta par
contre aucune anomalie remarquable dans le Centre et le Midi. D'après
la description d'un contemporain, " l'embouchure de la Seine
sur une largeur de plus de 8000 mètres, se montra, dès
le 29 janvier 1776 et les jours suivants, toute couverte de glaces,
ainsi que cette partie de la mer comprise entre la baie de Caen et
et le Cap de la Hève, en sorte que du Havre, la mer paraissait
couverte de glace jusqu'à l'horizon ; cette glace était
rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer
l'apparence de la Baltique". Les fortes gelées commencèrent
en France dans la nuit du 8 au 9 janvier et durèrent jusqu'au
début de février. A Paris, la Seine fut entièrement
gelée du 25 janvier au 6 février. Le minimum absolu
de température atteignit -17.2° le 29 janvier à
Paris et -22.5° à Nancy le 1er février, mais la
couche de neige, qui dépassait 4 pouces d'épaisseur,
permit à de nombreux végétaux de résister
à ces gelées exceptionnelles.
1783-1784.
C'est surtout dans le Nord de la France que cet hiver fit sentir ses
rigueurs depuis le début de novembre jusqu'en avril, et la
neige y tomba avec une telle abondance entre le 26 décembre
et le 17 février que la circulation fut fréquemment
interrompue. Le 30 décembre 1783, le minimum thermométrique
à Paris s'abaissa jusqu'à -19.1° et dans la capitale
on enregistra 69 jours de gelée consécutifs. La terre
fut gelée jusqu'à 65 cm de profondeur.
1788-1789.
L'Europe entière subit les rigueurs de ce remarquable hiver,
principalement de la fin de novembre 1788 à la mi-janvier 1789.
A Paris, où la Seine resta gelée du 26 novembre au 20
janvier, on compta cinquante six jours de gelée consécutifs
avec un minimum absolu de -21.8° le 31 décembre 1788. Le
Rhône fut pris à Lyon, la Garonne à Toulouse,
de même que le Rhin, la Tamise et le lac Léman. La masse
des glaces intercepta les communications entre Calais et Douvres et
les navires se trouvèrent bloqués dans les ports de
la Manche : on traversait à pied et à cheval le port
d'Ostende. A Marseille, les bords du bassin étaient couverts
de glace. Au moment du dégel,les blés apparurent très
verts et très propres, car la neige qui avait été
très abondante les avait protégés et les mauvaises
herbes s'étaient trouvées en grande partie détruites.
1794-1795.
Deux périodes de gelée intense : la première
de la mi-décembre à la fin de janvier et la seconde
de la mi-février à la fin de mars. A Paris, il y eut
quarante-deux jours de gelée consécutifs et la Seine
fut gelée du 25 décembre au 28 janvier : le 23 janvier
le thermomètre descendit à -23.5°. C'est au cours
de cet hiver que la cavalerie de Pichegru s'empara de la flotte hollandaise
bloquée par les glaces dans le Zuydersée." Le Zuydersée
était gelé, raconte Thiers ; nos escadrons traversèrent
au galop ces plaines de glace, et l'on vit des hussards et des artilleurs
à cheval sommer comme une place forte ces vaisseaux devenus
immobiles et qui se rendirent à ces assaillants d'une espèce
si nouvelle".