CROYANCES ET SANTE
: LE PASSAGE A TRAVERS LES ARBRES
Quand on quitte la gare de Sanary, sur le chemin de fer de Nice à
Marseille, à neuf kilomètres environ de Toulon, et qu'on
se dirige vers le village d'Ollioules, on rencontre, à une
centaine de mètres de la voie, sur le bord d'un petit sentier
rural, un chêne, qui est d'ailleurs d'une assez belle venue,
mais dont le tronc présente une disposition assez bizarre :
à un endroit donné de sa hauteur, il est partagé
en deux, par une fente de plus d'un mètre de longueur, de 3
à 8 centimètres d'ouverture, comme s'il était
constitué par deux branches qui, après s'être
séparées, se seraient réunies de nouveau. Cette
disposition n'est pas un jeu de la nature, mais bien l' oeuvre de
l'intervention humaine ; en y regardant de près, on voit que,
primitivement, le tronc de cet arbre a été fendu en
deux, et que l'hiatus est le résultat de la cicatrisation accidentelle
d'une partie de la fente.
Il n'est pas rare de rencontrer dans les champs, en Provence, des
arbres qui présentent cette disposition. C'est le plus souvent
des chênes, mais cependant on constate que des frênes,
des noyers, des ormes, des peupliers, des pins même, ont été
ainsi fendus intentionnellement, puis ont été entourés
d'un lien, pour que les parties séparées se réunissent.
Quand on cherche à savoir pourquoi certains arbres ont été
ainsi traités, on ne tarde pas à apprendre que c'est
parce qu'ils ont servi à la pratique d'une vieille superstition
des paysans provençaux, qui croient fermement qu'en faisant
passer, à un moment donné, un enfant à travers
un tronc d'arbre fendu, on peut le guérir de telle ou telle
maladie.
C'est surtout contre les hernies des petits enfants que ce passage
à travers le tronc d'un arbre est considéré comme
efficace ; et voici comment la crédulité publique conseille
de procéder : il faut prendre un jeune arbre d'apparence bien
vigoureuse, le fendre dans sa longueur, sans l'arracher ni pousser
la fente jusqu'aux racines ; puis, écartant les deux parties
de l'arbre, faire passer entre elles, à trois ou sept reprises
différentes, dans une même séance, le petit hernieux.
Une fois cela fait, les deux portions de la tige sont rapprochées
très exactement et maintenues en contact à l'aide d'un
lien très fortement serré. Si ces parties se recollent
bien, et que l'année d'après l'arbre a repris la solidité
de sa tige, l'enfant est guéri ; si, au contraire, la fente
ne s'est pas soudée, on peut prédire que l'enfant restera
hernieux toute sa vie.
Les hernies ne sont pas seules susceptibles de guérir sous
l'influence de cette pratique bizarre ; nombre d'autres maladies sont
traitées de la même manière en Provence ; et la
crédulité populaire n'est pas encore disposée
à penser que le moyen manque d'efficacité.
(D'après « Superstitions et survivances », paru
en 1896